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La multinationale française, Total, finance le parti socialiste sénégalais à travers un obscur bail qui les lie. Au total 720 millions de FCFA, pour un contrat de 15 ans. Autrement dit, trois élections présidentielles avec chacune un budget de 240 millions de nos francs. Un véritable trésor de guerre venant du groupe pétrolier qui a phagocyté Essence et lubrifiants français (Elf), la compagnie pétrolière publique française qui avait renversé ou financé plusieurs présidents africains. 

Dans la « guéguerre » pour le contrôle du perchoir, les partisans de Khalifa Sall et de Ousmane Tanor Dieng ne se ménagent guère pour asseoir la légitimité de leur leader. Leur stratégie, reposant sur des invectives et autres accusations, a eu le mérite de mettre la puce à l’oreille à de nombreux sénégalais quant à l’opacité qui entoure la gestion du patrimoine de l’ancien parti au pouvoir.  Pour répondre à Barthélémy Dias, qui venait de descendre leur mentor, des proches du maire de Dakar ont trouvé ingénieux d’accuser celui-ci d’avoir vendu, avec la complicité de Ousmane Tanor Dieng, une partie du site abritant la maison du parti socialiste. Acculés par cette grave allégation, il ne restait aux accusés qu’à révéler la teneur de la supposée transaction. Ainsi, le bureau politique du parti socialiste, réuni le 12 février dernier, va démentir l’idée de cessation du site mais va confirmer l’existence d’un bail qui le lie au groupe français Total. Par la voix d’Abdoulaye Wilane, les socialistes ont expliqué que Total, après avoir construit la station service pour laquelle il a loué le site, va renflouer pendant 15 ans les caisses de leur formation à hauteur de 4 millions par mois. Mais en levant le voile sur ce qui était jusque-là une nébuleuse,  le PS a réussi le défi de focaliser l’attention publique avec une nouvelle controverse. Pendant que certains socialistes, mécontents de n’être informés qu’au dernier moment, s’offusquent du manque de transparence qui entoure cette affaire ; d’autres, pas forcément imbus de socialisme, pointent du doigt Total.

Total a-t-il passé un accord qui frise la donation avec un le PS ?

Total dont la stratégie ultra-libérale a permis un chiffre d’affaires de 189,7 milliards d’euros en 2013, ne fait pas un cadeau en acceptant de verser 4 millions de FCFA par mois pour la location d’un site d’une superficie de 1500 m2, où elle a prévu de construire pistes, baies, boutiques, restaurants, bureaux, réserves, arrière-cour…  Loin d’une arnaque, la transaction est assez profitable aux français. Une superficie de cette taille, à l’intérieur de Dakar, peut valoir ce prix. Seulement, la multinationale pétrolière française en passant un tel marché avec un parti politique (qui a longtemps été au pouvoir), rappelle à bien des égards les multiples agissements plus sanguinaires que frauduleux de l’usine qui a consacré la suprématie Total.

En 1994, Total était une usine performante mais moyenne. C’est parce qu’elle a englouti le gigantesque Elf qu’elle est devenue le mastodonte, dont le chiffre d’affaires dépasse aujourd’hui le budget du Sénégal. Et, entre la plus importante compagnie publique française des années 80 et l’Afrique, le rapport a été aussi mouvementé que tacheté de sang.

Bras armé du Général de Gaulle, qui théorisait à la fin de la deuxième guerre mondiale que « La France ne peut être reconnue comme une grande puissance mondiale que si elle est indépendante sur le plan énergétique. », Elf faisait et défaisait les démocraties en Afrique francophone. A travers des opérations secrètes, des coups d’Etat, le groupe pétrolier français faisait régner l’ordre selon les intérêts supérieurs de la France.  

Ainsi, en 1990, le Gabon, dont le président Omar Bongo, que ses compatriotes, affamés malgré le pétrole qui coule à flot, accusaient d’avoir fait assassiner l’opposant Joseph Rendiambé, était au bord de l’insurrection. Les populations armées de machettes et autre armes blanches s’en prenaient à tout ce qui représentait le pouvoir qui les affamait. La ville de Port-Gentil polarisait les émeutes, parce qu’étant le centre névralgique du dispositif de Elf au Gabon. Lequel pays, après la révolte algérienne, devint l’un des principaux réservoirs du pétrole des français. Conscient que son fauteuil vacillant allait lui échapper, Bongo, dans un sursaut de survie va toucher le talon d’Achille des Français, Elf, qu’il menace de fermer. Il n’en fallut pas plus pour que le Directeur de Elf de l’époque, Loik le Floch Prigent, alerte la toute puissante armée de l’Hexagone qui se dépêcha d’aller au secours de Bongo, massacrant tout sur son passage. La volonté des gabonais fut bâillonnée, leur pétrole exporté. 

Quelque temps après cet épisode, Elf allait de nouveau s’illustrer de fatale manière au Congo Brazzaville. Traitant directement avec le président-dictateur, Denis Sassou Nguesso, Essence et lubrifiants français a pesé de tout son poids pour que celui-ci reste au pouvoir malgré son impopularité. En effet, aux lendemains de la Conférence de Boole, au cours de laquelle Mitterrand donna un cours magistral de démocratie à ses homologues africains, des conférences nationales vont se tenir un peu partout. Le Congo, à l’instar des nombreux pays francophones en crise, va organiser la sienne, qui adoptera une nouvelle Constitution qui préconise le multipartisme. Mais, Denis Sassou Nguesso, qui est issu d’une ethnie minoritaire du Nord, risque de perdre le pouvoir aux élections présidentielles, les premières démocratiques du pays, qu’il vient de fixer sous la pression. Pour le sortir d’affaire, Elf va dénicher Pascal Lissouba avec qui il va passer un nébuleux accord. Lissouba, ancien premier ministre, éloigné des affaires depuis longtemps mais qui a le mérite d’appartenir à l’ethnie majoritaire du Sud du pays (les Nzabis) est d’accord pour regagner le terrain politique. Il met en place une stratégie de retour, financée par Elf, qui va s’avérer payante. Il remporte haut la main les élections avec plus de 60%. Mais, une fois élu, Lissouba, que les français pensaient assez malléable, va rompre les accords du deal et va vouloir gérer seul. Sûr de son assise populaire, il écarte systématiquement Sassou Nguesso ainsi que tous ses proches du pouvoir. Les français se braquent et refusent de verser l’argent qui doit perfuser l’administration congolaise ainsi que sa jeune armée. Acculé par une demande sociale de plus en plus criarde, le nouveau président va faire appel à Oxy, une multinationale pétrolière américaine, qui lui versera 150 millions de dollars pour un bail de 10 ans de production pétrolière. Un financement qui permettra au nouveau maitre de Brazzaville d’assurer le paiement des fonctionnaires et de remporter les élections législatives qui vont suivre. Cocue, giflée, la France, qui ne pouvait comme elle l’avait fait au Gabon, intervenir directement au risque d’affronter les USA, va aider Sassou Nguesso, en  finançant fortement sa milice de Cobras, décidée à débarquer Lissouba du pouvoir. Une guerre civile de plusieurs années va en découler.

Elf, qui avait entre temps pris pied en Angola, qui assurait plus de 50 % de sa production, va appuyer Dos Santos pour se débarrasser de Savimbi, le chef rebelle qui perturbait l’exploitation du pétrole. Ce dernier vaincu, l’Angola apaisé, les forces spéciales de son président vont braquer leurs armes sur le Congo. Lourdement armés par des équipements ultra-sophistiqués, les soldats de Dos Santos ne feront qu’une bouchée de la garde rapprochée de Pascal Lissouba qui va plier. Denis Sassou Nguesso reprend les rênes du pouvoir, qu’il ne lâchera plus. Elf a le loisir de faire voguer ses gourmands cargos dans tout le littoral. L’argent qu’ils génèrent coule à flot au grand profit d’une poignée d’hommes politiques français.

Il a fallu que le triptyque de silence, constitué de Mitterrand, Président de la République, Edouard Balladur, Premier ministre de cohabitation et Jacques Chirac, maire de Paris, vole en éclat, exacerbé  par des ambitions personnelles démesurées, pour que toute la conspiration soit révélée au grand jour. En effet, les deux derniers cités, tous deux de la droite, vont s’affronter aux élections présidentielles de 1995. Une adversité qui va immanquablement faire ressortir les cafards, de méchants cafards. Ainsi, les premières enquêtes faisant suite à des fuites, issues de la Commission des opérations boursières, vont révéler des sommes pharaoniques transférées d’Elf, compagnie publique, à une société de textile dénommée Bidermann, domiciliée également en Corrèze, le fief de Jacques Chirac. La juge d’instruction chargée de l’affaire, Eva Joly, découvrira la colossale somme de  800 millions de francs (près de 120 millions d’euros). Ce qui semblait être, aux yeux des enquêteurs, une banale histoire de détournement va révéler un scandale d’Etat aux gigantesques tentacules. Edouard Balladur et Jacques Chirac, de vieux amis, avaient ainsi réussi à mettre à nu un système conçu par le Général de Gaulle et qui obéissait depuis, à une omerta respectée par tous les autres présidents de gauche comme de droite. Les enquêteurs, de découvertes en découvertes, vont remonter les pistes les unes plus alambiquées que les autres. Seulement, ces investigateurs n’imaginaient pas la surprise des maîtres concoctée par une classe politique paniquée ! Elf disparait. Liquidée. Engloutie, absorbée, avalée par sa toute petite concurrente… Total.

C’est ce Total, se dandinant aujourd’hui, qui verse de l’argent au parti socialiste dans une discrétion que d’importants membres de ce dit parti n’ont pas pu percer. Une pratique aux antipodes de la transparence et qui rappelle, à bien des égards, la mafia qui a activement participé à plomber le décollage de  l’Afrique et dont le maître d’œuvre reste au total Elf.

Mame Birame Wathie







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Cet article a été écrit par ajonews info

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