eau au Sénégal

L’actualité sur l’eau ne cesse de susciter les soubresauts de la presse. Dernièrement un article de presse en ligne fustigeait la gestion de ce dossier par l’Etat sénégalais en proposant comme solution « la révolte » des peuples. Cependant le problème peut être envisagé sous un angle plus réaliste.

Dans la Gouvernance des biens communs, Le prix Nobel d’économie Elinor Ostrom a ouvert le chemin « vers une troisième voie » en dépassant la double rivalité entre état et marché, privé et public. Dès lors les modèles « métaphoriques » sont bousculés par les solutions de « l’auto-organisation dans des situations de ressources communes ». Plus qu’une simple utopie politique, l’autogestion est présentée comme une démarche pragmatique, efficace et durable de gouverner les biens collectifs tels que l’eau. Ainsi l’idée d’un modèle universel libéral de gouvernance des services collectifs a volé en éclat pour laisser la place à une pluralité de solutions relatives aux spécificités locales.

Cette contribution s’inscrit dans cette vision pragmatique plus en phase avec les réalités locales et le contexte singulier du Sénégal. Pour cela nous vous proposons une analyse historique de l’évolution de la privatisation de l’eau au Sénégal en rapport avec l’atteinte des objectifs qui lui étaient assignés.

 

 

I- L’importation du paradigme de la libéralisation des services urbains au Sénégal

Dans le cadre de la décennie internationale de l’eau (1990-2000), le paradigme néolibéral n’a pas épargné les services urbains du Sénégal notamment la SONEES (Société nationale d’exploitation des eaux du Sénégal). En 1996, elle fut dissoute pour créer trois entités la SONES (entreprise de patrimoine propriétaire du réseau d’eau potable), la SDE (entreprise privée responsable de l’exploitation du réseau d’eau en milieu urbain) et l’ONAS (structure semi-publique chargée de l’assainissement et de l’évacuation des eaux pluviales en milieu urbain).

Cette démarche de privatisation, portée pour ne pas dire « imposée » par les bailleurs internationaux (le FMI et la Banque mondiale en pôle), n’a rencontré aucune résistance significative dans les pays en développement à l’instar du Sénégal. Eu égard le cas de figure historique de la SENELEC où les syndicats ont vendu chèrement leur peau jusqu’à rendre leur entreprise ingouvernable, presque non privatisable et dans un déclin encore plus criant aujourd’hui, le gouvernement du Président Abdou Diouf a transposé cet agenda international au Sénégal tel son propre cheval de bataille. Le rôle traditionnel assigné à l’Etat africain en tant que déterminant social va connaitre des mutations sans précédent. Ainsi la relation dialectique du contrat social de l’Etat fondée sur une double fonction sociale (consistant d’une part, à opprimer et exploiter; et d’autre part, à libérer et protéger) va épouser de nouvelles formes d’expressions politiques. La souveraineté de l’Etat africain se diluera progressivement dans les mécanismes implacables générés par la mondialisation pour se mettre au service de l’activité économique des grands groupes internationaux. Cet extrait du rapport de la Banque mondiale de 1997 retrace très bien ce glissement du rôle de l’Etat en faveur de l’ouverture du marché public au privé « le développement a besoin d’un Etat qui agisse, d’un Etat qui dans un rôle de catalyseur et de promoteur encourage et complète l’activité des entreprises privées et des particuliers. S’il est indéniable que le développement par l’Etat a échoué, il en est de même du développement sans l’Etat ». (Banque mondiale, Rapport sur le développement humain 1997. l’Etat dans un monde en mutation, Washington D. C, 1997)

Néanmoins malgré le soutien manifeste apporté par les Etats du Nord à leurs fleurons industriels à la recherche d’un nouvel eldorado, la conquête du sud se montre plus difficile que prévu. La complexité des contrats sociaux et des contextes (culturel, économique, politique, social, religieux) sensibles des pays en développement a été bien souvent une barrière infranchissable pour les multinationales. Ainsi le modèle de « solutions clé en main » promu dès le départ pour relever les défis du sous-développement s’est progressivement érodé au gré des facteurs bloquants endogènes (insolvabilité de certains ménages, villes très insuffisamment couvertes par le réseau collectif, impayés des factures de l’administration, besoin urgent en investissements, instabilité institutionnelle, difficulté à faire admettre le principe « l’eau paie l’eau » notamment dans certaines zones du Sénégal).

Ce constat d’échec bien qu’étant minoritaire fait émerger une nouvelle dynamique : celle du retour à la gestion publique de l’eau. En effet face aux multiples dérives du privé (Bénéfices exponentiels partagés par les actionnaires alors que le prix de l’eau devient insoutenable pour les usagers démunis, retrait des entreprises traditionnelles spécialistes de l’eau au profit de fonds d’investissements à capitaux instables, frais d’entretien et de modernisation des équipements qui sont restés à la charge des collectivités etc.), certains élus du Nord et représentants locaux se sont levés pour reprendre la gestion de l’eau aux mains des entreprises privées en tenant les peuples comme témoin dans le cadre de concertations locales comme les référendums locaux, les pétitions et les programmes politiques. Cependant le sursaut des peuples en Europe au travers de leurs représentants ne semble avoir aucun écho au Sénégal alors que tous les maux (problème d’alimentation de certaines zones, prix élevés, situation de pénuries plus ou moins longues, pannes, insalubrité etc.) reprochés à la SONEES avant sa dissolution en 1996 sont encore plus qu’actuels, après dix-neuf ans de privatisation.

II- Autopsie de la délégation du service public de l’eau au Sénégal

En 1996, le modèle de délégation qui sera choisi, après un Benchmarking tiré de l’exemple des pays limitrophes dont le Mali et la Gambie et financé par les institutions internationales, fut celui de l’affermage. En adoptant ce système, les promoteurs de la marchandisation voulaient donner suffisamment de garanties aux entreprises privées potentiellement intéressées par le service de l’eau du Sénégal et capables de résoudre les carences de la SONEES (la quantité et la qualité de l’eau étant jugées insuffisantes). Ainsi le marché sénégalais fut confié à la SAUR (multinationale française filiale de Bouygues bien implantée en Afrique de l’Ouest) qui par le truchement de la SDE avait les objectifs suivants : lutter contre la pénurie en eau criante de certaines zones urbaines comme Dakar, ramener la qualité de l’eau aux normes définies par l’OMS (Organisation mondiale de la santé), étendre les tarifs sociaux aux plus pauvres, rendre le service opérationnel tout en pratiquant des prix soutenables pour les ménages.

L’échec de certaines tentatives de privatisation dans la sous-région ouest-africaine a très rapidement mis en lumière les progrès de la SDE, en matière d’efficience organisationnelle et d’augmentation des branchements sociaux. Dès lors elle deviendra un modèle d’intégration du privé dans le secteur de l’eau avec un rayonnement international indiscutable. Consciente de son aura, la société est devenue une forme de laboratoire d’expérimentation du PPP (partenariat public-privé) en Afrique, dans le domaine de l’eau. Dans cette perspective à l’issue d’un appel d’offre international, le groupe SDE/Eranove a été retenu pour accompagner la REGIDESO (organisme de gestion public de l’eau en charge de la production et de la distribution de l’eau en République Démocratique du Congo) à renforcer les compétences de ses membres par le déplacement de 5 experts sénégalais. Force est de constater que ce type de partenariat sud/sud, d’une durée de trois ans, est une véritable innovation dans ce cercle très fermé d’attribution des marchés publics traditionnellement orientée dans le sens nord/sud. Ainsi aujourd’hui d’après les chiffres officiels de 2014 publiés sur le portail d’Eranove, la SDE compte 617 000 clients au Sénégal approvisionnés par la production de 155 millions de m3 d’eau à travers l’exploitation de 150 forages et de 10 stations de traitement d’eau.

Pourtant à partir de 2009, la dérogation du contrat décennal de la SDE arrivant à son terme, dans un contexte politique singulier, a remis en cause tous les acquis de ce partenariat. D’après un article publié par l’Observatoire des multinationales, la SAUR, qui était sortie de la tutelle de Bouygues depuis 2005, s’est retirée du marché sénégalais en 2009 pour céder la place à un holding basé à Paris en l’occurrence Finagestion devenu Eranove depuis le 24 Juillet 2014. Ce dernier appartient à 60% de ses parts au fonds de capital investissement ECP (Emerging capital partners), spécialiste de l’Afrique, bien que le groupe Bouygues conserve toujours 35 % du capital (source: bourse.lesechos.fr, BOUYGUES: le groupe n’est plus majoritaire dans finagestion après une nouvelle cession de participations, le 03/11/09). Cette instabilité naissante inhérente à la volatilité des capitaux d’un « hedge funds » va précipiter les déboires de la SDE jusqu’à son point culminant avec l’affaire de la station de Keur Momar Sarr. Cette crise a phagocyté tout le réseau d’alimentation en eau de Dakar et sonné le glas d’une réflexion plus urgente que prévue sur la réalité de la situation de la SDE. Ainsi en pointant le curseur sur le véritable bilan de la Sénégalaise des eaux, le résultat semble mitigé pour plusieurs raisons.

III- Une réussite en trompe l’œil pour trois principales raisons :

– D’abord, si l’un des objectifs prioritairement assignés à la SDE, en 1996, semble plutôt atteint, concernant la fourniture en eau de Dakar qui tourne autour de 95% d’après les chiffres du PEPAM (Programme d’eau potable et d’assainissement du Millénaire), c’est que l’Etat du Sénégal y a mis des moyens colossaux par l’intermédiaire du PSE (projet sectoriel eau) et du PLT (projet eau long termes). Ces programmes ont permis, entre 1995 et 2005, de mobiliser les ressources nécessaires pour :

– D’abord, ramener l’eau du lac de Guiers à Dakar sur une distance de 250 km en luttant peu ou prou de manière efficace contre les pertes du réseau. Cette stratégie comporte néanmoins des vices cachés dans la mesure où le Lac de Guiers qui fournit 30% de l’eau à Dakar est en situation de stress hydrique (voir cet article du GREP « Lac de Guiers, Périls sur une source vitale ») et aucune alternative crédible n’a été trouvée à leur actuelle. Pourtant en utilisant, entre autres, l’eau de mer via des techniques avérées de dessalement, on réduirait la pression exercée sur Lac de Guiers et tout son hinterland. Par ailleurs dans les centres urbains secondaires notamment les grandes villes du Sénégal, les taux de couverture ont connu une nette amélioration mais encore une fois l’Etat y a mis les moyens nécessaires et dans une moindre mesure les ONG et OSI (Organisation de solidarité internationale).

– Ensuite, bien que les chiffres vulgarisés à l’international soient dithyrambiques, le taux de couverture réel des ménages sénégalais en eau potable durable n’est pas aussi élevé. En effet les zones périurbaines défavorisées, les lieux d’habitation anarchiques (bidonvilles ou villages traditionnels très proches des grandes agglomérations) et les zones rurales sont complètement exclues de la politique des chiffres. Quelques organisations de la « société civile » essayent de réparer cette injustice en publiant leurs propres résultats d’enquête mais globalement aucun professionnel du secteur ne peut s’engager objectivement sur ce terrain. Au niveau de la qualité de l’eau, s’il y a eu de réelles avancées, l’absence de systèmes d’assainissement adéquat et d’évacuation des eaux pluviales menacent de polluer les ressources d’eau douce par ruissellement mais surtout les nappes phréatiques par pénétration. Il s’agit également d’une menace permanente contre la prolifération des maladies hydriques surtout en période des pluies;

– Enfin, même si la plupart des groupes privés concessionnaires s’interrogent sur l’avenir de la concession dans les pays sous-développés, les contrats d’affermage tels que celui qui lie le gouvernement du Sénégal et la SDE provoquent un lourd tribut à la charge des collectivités. A ce titre si l’Etat garde la propriété des installations de la SONES, c’est la Sénégalaise des eaux qui produit et commercialise l’eau et par conséquent a une plus grande efficience économique, eu égard la part versée à l’Etat et la taxe à l’assainissement dédiée à l’ONAS qui sont inclues dans le prix de l’eau. Cependant avec ce système de délégation, le fermier a très peu de contreparties notamment dans les investissements de grande envergure. En milieu urbain, l’état du réseau collectif était dans une situation alarmante et inadapté, par rapport aux politiques d’aménagement de l’espace relatives à la boulimie urbaine, au moment de la privatisation en 1996 mais c’est l’Etat qui s’est lourdement endetté à travers des prêts concessionnaires à long terme pour financer les multitudes de programmes sectoriels (PSE, PLT, PEPAM) dans l’objectif de doter à la SDE d’un réseau d’équipements adéquats. Force est de reconnaitre que si de tels moyens étaient mis à la disposition de la SONEES, le fonctionnement du service de distribution de l’eau potable pré et post 1996 aurait pu être bien meilleur. En tout cas la question peut être posée légitimement sans provoquer l’indignation des défenseurs du « tout au privé »

Aujourd’hui le boulet rouge tiré par la crise de Keur Momar Sarr, en fin 2013, semble résorbée par un retour à la normale. Toutefois on peut se demander jusqu’à quand cet équilibre fragile va tenir. Le retrait progressif des familles de concessionnaires traditionnelles au profit des fonds d’investissements impacte à moyen et long termes sur la viabilité des firmes. Dans son ouvrage intitulé « Deux ou trois choses qu’on ne vous dit jamais sur le capitalisme » l’économiste hétérodoxe Ha Joon Chan y déconstruit certaines contre-vérités sur l’économie de marché. Avec une aisance naturelle, il démontre que la doctrine du libre-échange n’a jamais sorti un pays du sous-développement. Par cette approche anticonformiste, Ha Joon Chan montre ainsi à quel point ce type de sociétés, appelés fonds d’investissement et fondés sur un système d’actionnariats, ruine le destin des grandes entreprises traditionnelles avec un savoir-faire confirmé. La recherche effrénée de profits réduit drastiquement le pourcentage des bénéfices habituellement consacré aux investissements afin de moderniser et pérenniser l’activité. Avec Eranove, la SDE pourrait bel et bien devenir un colosse aux pieds d’argile. Ainsi l’idée d’un retour à la régie publique de l’eau au Sénégal peut paraitre irrationnelle pour certains mais doit-on pour autant marginaliser cette problématique dans le débat public surtout avec tous les enjeux (social, économique, spirituel, sanitaire, politique, paix etc.) qui tournent autour de l’eau…

 

P.L.D







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Cet article a été écrit par babacarbeuz

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