Patronymes


patronymes

Qu’est-ce qu’être Sénégalais ?
Mon passeport, mon histoire avec un territoire, avec une culture, ma naissance, ma famille, m’avaient longtemps paru être d’assez solides gages de mon appartenance à la nation sénégalaise.
Mais l’affaire est plus rude qu’elle n’y paraît, suite à de récents développements : le premier remonte à l’été dernier, un ami proche, titulaire de la carte d’identité nationale sénégalaise, d’un état civil, ayant passé toute sa scolarité à Ziguinchor, d’une sénégalité à priori évidente, se présente à un poste de police de Ziguinchor pour demander un passeport. Les choses s’y gâtent : l’agent lui demande un certificat de nationalité parce que son nom ne serait pas sénégalais. Il s’appelle J.W. Gomis. Comprendre que Gomis n’est pas donc d’essence sénégalaise. Ahuri, il vécut deux mois de tourmente ne pouvant réunir les papiers de ses parents, tous deux décédés, documents nécessaires pour la procédure. Devant l‘inanité des agents, il opta pour les voies peu recommandables : corruption, connivence, marchandage et quelques jours plus tard, son document était signé. Raccourci habituel très prisé au Sénégal.
Le second épisode se passe il y a deux semaines : ma sœur se voit opposer le même refus, devant justifier de sa nationalité sénégalaise. Son tort, répondre au nom de Gassama, là encore, manifestement, pas tout à fait sénégalais. J’ai eu un passeport en 2003. Ma mère en a eu un. Mon père aussi. Faut croire que la lignée se casse à partir d’elle. Elle doit certifier de sa nationalité… J’hésite entre ire et hilarité.
On peut prendre le parti d’en rire. Aussi de pointer, là, l’amateurisme sidérant de l’administration. On peut tourner cela en dérision comme un fait marginal, qui n’affecte pas, dans le fond, la réputation du pays. Mais on ne saurait faire l’économie de remarquer une chose : ces faits sont gravissimes. Graves, pas tant dans le procédé mais dans la généralisation du phénomène avec une multiplication des témoignages, mais surtout dans ce qu’ils pourraient engendrer par la suite.
Interpelée, l’administration parle de nouvelles politiques pour traquer les fraudes massives et les trafics d’identité. Dans l’absolu, c’est noble. Très certainement à encourager. Mais, définitivement, le mode opératoire tient de la totale inconséquence. Faire une politique de transparence avec la suspicion jetée sur le patronyme, dans un pays multi-ethnique, dans une nation fragile qui a été le cimetière de milliers de mort à cause d’un irrédentisme encore irrésolu en Casamance, dans un pays où l’unité reste encore un grand chantier, la tentation du différencialisme tribal présente un danger très inflammable.
Si l’époque – et ce dans toutes les régions géographiques du monde – est à la crispation, au renfermement identitaire, l’Afrique, plus que tout autre, doit se souvenir pour mieux s’en prévenir, de ses charniers, entassés majoritairement pour des causes ethniques et confessionnelles. L’émiettement du continent noir n’est pas seulement l’œuvre d’un morcellement colonisateur, il est ethnique ; c’était là, le lit des fléaux. L’objectif – nation – gommages progressifs des identités contraires au profit d’une dilution dans une aspiration commune – est le seul défi du continent. Hiérarchiser l’appartenance à la patrie à partir du critère patronymique n’est clairement pas la méthode indiquée. De plus, confrérique d’abord, ethnique ensuite, géographique enfin, nous tenons la nouvelle mouture du communautarisme sénégalais : l’impureté patronymique. C’est un inquiétant saucissonnage.
Après l’incompétence, la paresse, l’hostilité, les délais interminables, l’administration sénégalaise et ses inspirateurs pouvaient s’éviter une tare de plus : l’arbitraire.
A mon tour de poser cette question : quel serait un patronyme sénégalais ? L’idée de devoir y répondre un jour, me scandalise.
Elgas







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Cet article a été écrit par Ajonews

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