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Macky Sall veut conserver la présidence d’un Sénégal à plusieurs faces.

Les Sénégalais sont invités à élire un nouveau président ce dimanche 24 février dans un pays à la situation enviable au regard de la situation régionale, mais où la vitrine démocratique a été fragilisée ces dernières années.

Le beige et le marron sont partout. Révélatrices des moyens disproportionnées mobilisés par la coalition au pouvoir, les deux couleurs choisies pour la campagne du président Macky Sall tapissent les ronds-points, carrefours, murs, jusqu’aux pagnes et T-shirts portés dans les rues sableuses de Dakar et dans des meetings bien garnis. Mais la campagne a été pauvre en débat. Les sept millions d’électeurs sénégalais qui devront choisir dimanche entre le président sortant et l’un des quatre autres candidats ont surtout entendu des invectives dans une campagne marquée par des violences parfois mortelles.

Au Sénégal aussi les « infox » ont fini par coloniser l’espace médiatique. « L’utilisation importante des réseaux sociaux avec son potentiel de manipulation est une nouveauté, explique Samba Dialimpa Badji, rédacteur en chef du site Africa Check. Nous avons constaté un certain nombre de contre-vérités. Elles ne relèvent pas toutes d’une volonté de manipuler, mais des chiffres sont erronés dans des publications du parti au pouvoir, et d’autres candidats ont présenté des fausses informations dans des petites vidéos en ligne. » L’interdiction des sondages d’opinion en période électorale (depuis 1986) n’a par ailleurs pas empêché la diffusion d’estimations peu fiables.

L’histoire se souviendra surtout de l’aventure vengeresse de l’ancien président Abdoulaye Wade, 93 ans, venu de France avec la volonté de déstabiliser un scrutin auquel son fils Karim n’a pas été autorisé à concourir. Dans une déclaration filmée diffusée avant son arrivée à Dakar le 7 février, l’ancien chef d’État a dénoncé une élection « déjà verrouillée », avant d’inciter une fois sur place à brûler les cartes d’électeur. Des appels jusqu’à présent ignorés.

Au-delà de la dramaturgie familiale, Abdoulaye Wade se voit contester par son ancien premier ministre le titre de « bâtisseur ». Dans un exercice de personnification du pouvoir poussé, Macky Sall a inauguré ces dernières semaines toutes les infrastructures qui pouvaient l’être, notamment le Train express régional (TER), l’autoroute menant à la ville sainte de Touba et le pont de Farafenni.

Tirée par les investissements du Plan Sénégal Émergent dans les infrastructures, la croissance a dépassé les 6 % plusieurs années consécutives et l’exploitation prochaine du pétrole et du gaz découverts il y a quelques années font promettre des lendemains qui chantent à un pays où les diplômés sans emploi courent les rues.

Attendue depuis des décennies pour désenclaver la Casamance, la construction du pont de Farafenni en territoire gambien a été notamment rendue possible par le rôle actif joué début 2017 par le Sénégal dans la fin de règne de Yahya Jammeh. En chassant l’autocrate gambien au pouvoir depuis 1994, le Sénégal a consolidé sa réputation internationale de pilier de stabilité et de démocratie dans une région traversée par les conflits.

Le jugement et la condamnation d’Hissène Habré en 2017 à Dakar par les Chambres africaines extraordinaires et l’engagement de l’armée sénégalaise auprès de la mission de l’ONU au Mali ont également contribué à maintenir une bonne image du Sénégal hors de ses frontières.

En dépit du fait que le droit à un environnement sain ait été récemment ajouté à la Constitution et que le Plan Sénégal Émergent ambitionne de favoriser « la gestion durable des ressources halieutiques et la restauration des habitats marins », l’environnement semble être le grand perdant de la course à la croissance, sous la pression démographique, du besoin d’autonomie énergétique, mais aussi de la spéculation foncière.

En février 2018 Emmanuel Macron s’était rendu à Saint-Louis (nord) en annonçant des aides à la lutte contre l’érosion côtière, menace imminente contre la pêche et le tourisme. Mais quelques mois plus tard dans la grande banlieue côtière de Dakar, on rasait malgré tout les forêts de filaos fixateurs des dunes pour bâtir.

En 2012 la rue avait poussé vers la sortie un Abdoulaye Wade désireux de faire de son fils son dauphin en jouant avec la Constitution. Sept ans plus tard, la gouvernance de Macky Sall est à son tour questionnée. La condamnation et l’emprisonnement de Karim Wade, puis du maire de Dakar Khalifa Sall, principaux opposants du président, ont été dénoncés, tant sur la forme que sur le fond par des organisations internationales et des instances des Nations unies.

Adoptée en avril 2018, la loi imposant un quota minimum de parrainages aux candidats à l’élection présidentielle, présentée comme un moyen de limiter la prolifération des candidatures, a été vue par l’opposition comme un moyen de faire place nette à Macky Sall. « En théorie, les arguments du gouvernement en faveur du parrainage des citoyens sont acceptables. En pratique, l’introduction du système à peine quelques mois avant les élections – et sans consensus – jette un doute sur les objectifs réels du processus », écrit l’Institut d’études de sécurité.

Seuls Idrissa Seck, Ousmane Soncko, Madické Niang et El Hadj Issa Sall ont donc été autorisés à se présenter à une élection d’où le parti socialiste est pour la première fois absent. Les spéculations se concentrent autour de l’ancien ministre Idrissa Seck, lancé dans sa troisième campagne présidentielle, qui a fédéré une partie des recalés de la loi sur les parrainages.

Ancien inspecteur des impôts, ce jeune (44 ans) candidat a émergé comme le nouveau visage de la politique sénégalaise à forces de critiques virulentes contre la mauvaise gouvernance et de saillies contre les relations post-coloniales symbolisées par la survivance du franc CFA.

Meneur de la contestation contre Abdoulaye Wade en 2012 et déçu par Macky Sall, le mouvement Y en a marre s’est par ailleurs vu attaquer via ses partenaires financiers. Autant de sujets qui n’ont pas pu être évoqués dans un débat télévisé entre candidats, celui-ci ayant été interdit au motif que le président n’y participait pas.

La « vitrine de la démocratie sénégalaise est craquelée », écrit Seydi Gassama, le directeur d’Amnesty International pour le Sénégal, dans un pays dont la marche en avant demeure malgré tout un fleuve relativement tranquille.

avec Médiapart







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Cet article a été écrit par ajonews

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