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Si le paradis existe, moi et mes sœurs le peuplerons. Nous avons été les seules au front pour endiguer la souffrance de l’humanité, en dressant nos corps en rempart contre le dépérissement humain. De toutes les races de féministes, nous sommes sans doute les plus incorruptibles, le principal enjeu amoureux et familial comme horizon nous est lointain. Chaque fait et geste nôtre est une munition de plus contre les mâles, un jeu de plus dans la grande olympiade de la cruauté du genre humain. On ne peut rien connaître dans la dimension exclusive des gens, sauf les hommes. Adam n’a pas eu de garde-robe après la pomme. Pas plus que ses collègues ne se sont rhabillés après. Ils sont protubérance de partout, à l’examen du temps, le mensonge croule. Ils ne seront pas à leur joie ici, la masculinité est la plus grande insulte que Dieu ait  faite à la vaillance et au courage, le plus grand honneur à la lâcheté et à la fuite.  Pressons sur un sujet : « je me plais à me prostituer ». La vertu? Je la joue en exécutant la gamme avec adresse les jours de devoirs. Je suis bonne comédienne dans le paraître. L’entourage ? Il le sait, je le nourris ou le soulage. Il coopère. Mes motivations ? Elles sont exclusivement pécuniaires ? Des plaisirs, accidentels ? C’est un peu trop sérieux pour être aléatoire, je m’en charge personnellement, infailliblement, et digitalement je le dompte. Mes clients ? Une décharge où pêle-mêle rament dans une déjection abominable, vieux et jeunes, mariés et fiancés, riches et classe médiane ;  je refuse les célibataires, c’est une frange un peu trop noble et inapte à souffrir, et ils me proposent une relation sérieuse, j’ai vraiment pas le temps. Les pauvres n’ont jamais manqué de sexe.

Votre matrone a 30 ans, de bonne famille, assez bien faite, avec une érosion du temps sur ma plastique plutôt moindre. J’ai quelques entrées dans les mondanités, deux adresses décisives, et naturellement je fais du commerce extérieur, notamment au Maroc, comme celles de ma caste encore sous le voile. Je suis une femme sénégalaise ordinaire donc belle. Beaucoup d’entretien, de la coquetterie, je présente à mes invités les vices de l’intimité nuptiale. Je vis à Dakar d’un train plutôt supérieur. J’ai fait les écoles communes, le savoir machinal, les règles et  codes sociaux et la foi. Dans les trois j’ai excellé. A la première incartade du destin, le père qui trépasse, suivi par la mère, j’ai démissionné à vouloir réussir dans les voies classiques, les places valaient chères et  les aspirants étaient nombreux. J’ai  célestement dévié dans la prostitution à ce moment là.  Est-ce bien ? S’il faut entonner le refrain de l’émotion contre les maltraitances vis-à-vis de mes consœurs, j’y consens volontiers sans m’y contraindre. Je pleure à chaudes larmes, je geins, je prie Dieu, mais il faut penser à gagner de l’argent, donc j’arrête.

 Ici. Sur cette tribune. Régulièrement. Singulièrement. Je confisquerai la parole qu’on ne donne jamais dans la présupposition que mes mots seraient trempés de larmes. Non. « Ma voix est la voix de ce ceux qui n’ont point de voix » et vous savez le reste. Ce serait dommage de se passer du diagnostic le plus précis sur mon pays. A ma table, lit à l’occasion, le Sénégal se dévêtit et offre ses plaies. Ici, politique et religion, je parlerai. Femmes je parlerai. Argent je parlerai. Aspects insignifiants et sournois du comportement national je parlerai. Elections, délestages, luttes, Macky, Facebook, Panafricanisme, Casamance, Lutte, Magal, Gamou, danse, bouffe et musique je parlerai. Le peuple sénégalais ressemble à s’y méprendre au peuple tibétain, lui-même à en changer de lunettes au peuple chinois, nous formons la masse indistincte et identique : la race humaine. Trêve donc d’assimiler les tares de mon pays à des pathologies spécifiques à nous, cultiver sa  valeur et la fructifier est la seule manière de se différencier. Les malheurs et les tares sont communs aux peuples, rarement les vertus.

Je reçois aujourd’hui un menuisier qui surnage dans la misère ambiante grâce à un commerce bien tenu. Il construit des lits, finit dans le mien et se ruine dans celui de sa femme. Des transactions que nous tarifons de modiques sommes au demeurant, peu de gens soupçonnent le temps passé à écouter, à tendre l’oreille. A ce titre l’abbé m’a confessé et je lui ai rendu la monnaie de sa pièce. Revenons à l’ébéniste. Cet homme est plutôt serein et noble d’aspect, soucieux des problèmes sociaux, peste contre la cherté de la vie. Au moment où il finit sa phrase, le bougre est malencontreusement exaucé, le noir s’abat. Propice pour l’acte. Avant  que je me chauffe, il avait fini sa besogne. Retenez, le mal originel sénégalais, c’est la frustration sexuelle. L’explication des guérisseurs d’impuissance sexuelle et d’éjaculateur qui pullulent dans le pays. Songez que vos parents ont une grande probabilité d’avoir zappé les préliminaires ! Les hommes se confient toujours après leurs performances. Il avait voté Wade. Au jour d’aujourd’hui il ne regrette point. Il détestait Karim. Offrira son corps pour stopper l’ethnicisation du pouvoir. L’école, il y a fait un bref séjour. Il est pieux, vient du Baol. Il ne croit pas trop aux marabouts. « Ils sont là pour leur gueule » professe-t-il. A quatre gosses. Se serre la ceinture pour les nourrir. Même avec la baisse du prix des loyers,  il ne pense pas s’en sortir. La défaire chez moi est son seul caprice. Outre sa carte d’électeur, cet homme a deux armes supplémentaires, un éveil intellectuel plutôt surprenant et un bon sens qui le conduisent à s’offusquer de la conduite générale du pays. Il les tait cependant, la religieuse broie et Dieu absout, mais à ce prix. Dans la lingette où il s’est essuyé, il me laisse ses empreintes : un sénégalais ordinaire, pris par la tenaille qui par pusillanimité consent au silence. La liberté d’expression n’est pas qu’un pilier de la démocratie, à exprimer dans la presse et dans les autres cercles de palabres publics, il consiste chez un peuple, surtout chez ses citoyens, à dépasser l’autocensure de leur foi, à troquer la gloire du paraître par la fidélité à la vérité de ses pensées. La liberté d’expression est un dépassement personnel avant d’être l’aspiration solennelle  d’une démocratie en marche.

J’ai d’autres clients pour la journée, il ne faudrait pas que ce journal charcute mon budget. A demain.

                                                                                                                                                                                                                    Elgas







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Cet article a été écrit par ajonews info

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