Fête de la Musique: dans l’univers musical lebu


abdou khadre gaye

En cette journée célébrant la musique, je voudrais inviter à une petite promenade dans l’univers musical lebu en parlant des rythmes et des airs de jadis qui ont modelé l’âme et le cœur des anciens les réconciliant avec eux-mêmes, avec leur environnement, leur passé, leur présent et leur avenir. En effet, dans le cadre de la 6e édition du FESPENC sous le thème de la sauvegarde des musiques traditionnelles lebu sur financement du Fond des Ambassadeurs des Etats Unis d’Amérique pour la culture, l’EMAD travaille avec les artistes et dépositaires du patrimoine musical des penc et villages de Dakar. En attendant le grand voyage, par la mise à disposition des supports (cd, catalogue, film documentaire…), j’invite, en cette fête de la musique 2018, à une toute petite promenade poétique…

Qui dit musique lébu pense au tamtam, cet instrument fait d’un tronc d’arbre creusé recouvert de peau de chèvre et qui, mieux que n’importe quel autre, symbolise l’Afrique, son rythme et son soleil. L’orchestre idéal est constitué de 6 de ces instruments. Il peut être complété par le fameux tama ou tambour d’aisselle. Mais, à l’occasion des cérémonies familiales, il arrive que le tamtam soit remplacé par une calebasse renversée sur une bassine d’eau ou à même le sol ou par n’importe quelle autre vaisselle ou bidon vide soutenu par les battements de mains des femmes.

La vie du Lébu, de la naissance à la mort, est accompagnée par le chant et le rythme du tamtam qui, mieux que la voix humaine, dit le bàkk ou chant devise qui identifie et galvanise en réveillant le courage (fit), la dignité (ngor) et le sens de l’honneur (jom). Celui du Jaraf de Dakar, qui est aussi celui du penc de Mbot, est le dialogue ésotérique suivant à tonalité écologiste :

– Mbot mbotaan mi ci guy gi, lo koy doye ? – Lekk ! – Li ñorul, baaxul, lo koy doye ? – Lekk !   (Qu’as-tu besoin de cette fleur de baobab ? – Je le mange ! – Cette fleur n’est pas mure, ni bonne, qu’en as-tu besoin ? – Je le mange !)

Ensuite cet appel à l’humilité et à la dignité dédié au Sëriñ Ndakaaru, et, à travers lui, à tous les élus du peuple lébu, comme pour leur rappeler leur condition de simples mortels. Et c’est toujours les tamtams qui parlent :

Dundd dée ! Dundd, dundd, dée ! Dundd ngor ! Ndeŋkaane ngor ! Ku mos dundd dinga dée ! (Qui vit meurt ! Aussi longue que soit ta vie, tu mourras ! Vis donc dans la dignité ! Remplis ta mission dans la dignité ! Car qui goutte à la vie, gouttera à la mort !)

On désigne du vocable bàkku l’action d’un lutteur qui décline son palmarès et justifie ses défaites à travers un chant d’autoglorification aussi appelé kañu, jaayu ou saggu. Voici en exemple un des plus anciens et des plus connus bàkku :

Yegg naa, yegg naa, yegg naa

Yegg naa daaw, ren sooga ñëw

Fi ma jaar, ku fa jaar daanu nga

Fi ma xuus, ku fa xuus di nga tooy

Daaw laa ñamewul woon ku ma jam

Waaye ren ku ma tër rendi ma du ma saf

J’ai atteint ma destination, J’ai atteint ma destination, J’ai atteint ma destination 

J’ai atteint ma destination l’année dernière, avant que n’arrive cette année ci

Qui emprunte le chemin que j’ai emprunté tombera

Qui traverse les eaux que j’ai traversées se mouillera

C’est l’année dernière que je craignais d’être piqué

Aujourd’hui d’être égorgé je me fiche

Ou bien ce refrain :

Sama doole moy sama xarit, suma jaqee ba làmba ko, sama xeel dal… (Ma force est mon allié et lorsque, devant l’urgence, je le palpe, totale est ma confiance…)  

Précisons que les làmbb ou séances de lutte, les mbàppat ou compétitions nocturnes post hivernal placés sous le parrainage du Ndey Ji Réew sont ouverts par le bàkk (chant devise) et le jat qui lui ressemble fort. Mais le jàt est une formule chantée pour conjurer le mauvais sort ou pour dompter un animal ou un adversaire redouté. L’animation du làmb ou du mbàppat continue avec le yaandengaan, chanté par les femmes. Qui ne se souvient de la grande cantatrice louangeant ainsi son champion :

Kaaroo Yàlla, ni leen kaaroo

Kaaroo Yàlla, aayée 

Ba ma xeyée laaxal la, balaa rabana

(Que Dieu te protège, dites que Dieu le protège

Que Dieu te protège, ayée

Dès mon réveil, je te préparerai de la bouillie de mil au lait caillé, avant l’aube)

Signalons que les tagaate, longs chants panégyriques déclamés à voix nue, à toutes les étapes importantes de la vie, du baptême à l’enterrement, vont plus loin que le bàkk, en racontant l’histoire de la famille à travers la généalogie et les hauts faits des ancêtres. Celui des Gueuye habitants les 12 penc commence ainsi :

Sele Géey Birama, Demba Géey Birama, Birama Samba alkaty Kaay… (Sele Gueye Birama, ton grand père, Demba Gueye Birama aussi, ton grand père, de même Birama Samba, le justicier de Kaye…)

Le kasag, lui, est le chant initiatique du circoncis qui lui apprend à être un homme de chez lui, c’est-à-dire un homme qui se connait, qui connait sa société et son environnement, un homme responsable prêt à prendre épouse et à gérer une famille. En exemple cette leçon que le circoncis apprend par cœur, pendant sa retraite, loin de sa famille :

Njulli Njaay

Baa géenée mbaar

Bala sa yaay yonnée

Bala sa baay yonnée

Bala kala mag yonnée

Na nga daw ba daanu…

Circoncis Ndiaye

Quand tu sortiras de la case de l’homme

Si te commissionne ta mère

Si te commissionne ton père

Si te commissionne plus âgé que toi

Cours vite faire la commission…

Le pendant du kasag des jeunes garçons est le wayu njam de la jeune fille qui subit l’épreuve du tatouage des gencives et/ou des lèvres. Tous les deux genres dopent le courage et appellent à l’endurance :

Aram Jéen, sa baajan a ngila tiim naala so dawee dee

Soo bëgee lula nopal, melal ni kuy njibi alaaxira yaay

(Arame Diene, ta tante près de toi, te dit, tu mourras si tu prends la fuite

Si tu veux la paix du cœur, fais comme si tu devais mourir)

Pour sa part, le wayu céet est le chant qui accompagne par des conseils appropriés la jeune épouse qui rejoint le domicile conjugal. Autre chant destiné à la gent féminine, le laabaan qui célèbre la mariée dont la virginité est constatée après sa nuit nuptiale. Exemple, ce conseil chanté par les tantes paternelles et destiné  à la mariée rejoignant le domicile conjugal :

Sëy lama la yabalee

Sëy lama la yabalee

Bala yalla yobboo

Ba u dem sa kër gë

Bal dumë ndaw ña

Bal xas mag ña…

Footël goro

Yakkal goro

Waxtaan axab goro…

Je t’amène chez ton mari

Je t’amène chez ton mari

Quand tu y seras par la grâce de Dieu

Quand tu seras chez ton mari

Ne bat point les enfants

N’insulte point les adultes…

Lave plutôt les habits de tes beaux parents

Donne leur à manger

Cause avec eux…

À côté de ces musiques qui cultivent les valeurs de la personne humaine,  il y a les chants et rythmes tels que le ndëpp et le tuuru qui guérissent et protègent, les chants et rythmes qui font tomber la pluie, le bawnaan et les chants qui préviennent le mauvais sort comme le bëkëtë… :

Bëkëtë bëkëtë darombay

Maali maram ndoye yal nala barkep ndoyen dal

Bëkëtë bëkëtë darombay

Jaraboota ndoy yal nala barkep ndoyen dal…

Terminons avec les chants, rythmes et danses de réjouissance comme le ndawràbbin, organisé par le Jaraaf, célébrant les bons comportements et décriant les mauvais et le gumbe, chants et danses de pêcheurs et de moissonneurs devenus affaire de troubadours. N’oublions pas les chants domestiques des lavandières, pileuses et autres berceuses… Ni même cette musique hybride dit asiko à travers le chant patriotique suivant que je dédie aux lions de la teranga et à tout le peuple sénégalais :

Suñu sosete yëngatunaa

Suñu sosete yëngatunaa

Ñun dañu am fayda

Dañu andak jom

Dañu respekte suñu Senegal

Cey aduna pottu ndaala  

Ku si naan jox sa morom naan

Notre société bouge

Notre société bouge

Nous, nous sommes fiers

Nous avons de la dignité

Et nous respectons notre Sénégal

Ah cette vie, elle est semblable à un pot de canari

Qui a fini de s’abreuver le tend à l’autre afin qu’il s’abreuve aussi

 

ABDOU KHADRE GAYE

Ecrivain, Président de l’EMAD







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Cet article a été écrit par ajonews

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