A propos de l’éducation au Sénégal


UCAD-amphi

L’Éducation nationale sénégalaise reste un grand corps malade dont une thérapie appropriée semble introuvable. Le dialogue entre l’État, les syndicats d’enseignants, les parents, les élèves et étudiants est fréquent mais reste très souvent au point mort. Les grèves des personnels sont récurrentes. Les années incomplètes sont fréquentes. Elles paralysent les établissements, provoquent des retards dans l’acquisition des savoirs et compromettent l’orientation post baccalauréat des jeunes qui sont toujours les victimes. L’Éducation ne valorise pas suffisamment ses enseignants dont le métier devient de plus en plus difficile et précaire. Aussi, en dehors du fait que les formations sont en inadéquation avec les emplois proposés par les entreprises et les organisations, de nombreux jeunes sortent du système sans qualification.

Pourtant, des assises de l’éducation sont souvent organisées sans résultats satisfaisants. Des partenariats pour le renforcement des capacités institutionnelles et pour améliorer la qualité de l’éducation sont également mis en place sans oublier les efforts financiers consentis par l’État pour moderniser les établissements scolaires, pour augmenter leur nombre et pour lutter contre les abris provisoires. Malgré toute cette mobilisation, le système éducatif se heurte à des difficultés répétitives.

Au Sénégal, le budget de l’Éducation nationale s’élève à environ 352,5 milliards de francs CFA soit 6% du Produit Intérieur Brut (PIB) et 35% du budget de l’État. Le Sénégal se situe ainsi parmi les pays d’Afrique subsaharienne qui consacrent le plus de moyens à l’éducation. Par ailleurs, nous remarquons que 87% soit 306,7 milliards de cette allocation sont consacrés au paiement des salaires, des indemnités des personnels enseignants et des agents des services administratifs. Le secteur de l’Éducation constitue donc le poste budgétaire le plus doté.

Nous sommes en 2018. Le taux moyen de réussite au baccalauréat est estimé entre 30 et 35% avec bien sur des disparités significatives entre les régions. Cette année, le pays a connu plus de 2 mois de grève. Malgré cela les examens ont eu lieu. Toutefois l’évènement qui nous fait réagir est la poursuite d’étude. Les familles sont inquiètes. Et la seule proposition du ministère de l’enseignement supérieur consiste à réaffirmer, en priorité, sa volonté « d’attribuer des bourses d’excellence au profit des bacheliers sénégalais ayant obtenu une mention Très bien ou Bien  au baccalauréat ou une distinction au Concours général …. »

Il s’agit du décret N° 2014-963 du 12 Aout 2014 institué par le gouvernement Benno Bokk Yakar au pouvoir depuis 2012.

C’est une mesure que nous respectons car elle permet aux jeunes, qui par le travail ont réussi à obtenir d’excellents résultats,de pouvoir fréquenter les universités ou grandes écoles occidentales et en particulier celles de la France. C’est pour eux une opportunité pour construire leur ascension individuelle. Toutefois, en tant que militant de l’école de la République et de l’égalité des chances, nous ne soutenons pas cette pratique, instituée depuis 1960 par le parti socialiste, pour plusieurs raisons :

  • elle creuse les inégalités sociales déjà suffisamment récurrentes dans notre pays ;
  • elle concerne une minorité d’élèves qui ne sont pas forcément les plus nécessiteux ;
  • elle s’adresse à des jeunes dont le Sénégal finance les études et qui, en général, ne serviront jamais le pays. Les bourses ont souvent été attribuées à des candidats qui, très souvent sont employés par les institutions et les multinationales qui exploitent sans vergogne les pays africains.

Ce sont les raisons pour lesquelles nous recommandons d’autres solutions plus équitables et plus utiles. Il ne s’agit donc pas d’encourager les jeunes à obtenir des mentions au baccalauréat et d’espérer bénéficier d’une poursuite d’études en occident. Il s’agit, pour nous, deréformer le système afin de permettre, d’abord, aux 65% de jeunes qui échouent chaque année de trouver des voies qui correspondent à leurs besoins, puis de donner aux milliers de bacheliers issus de milieux défavorisés une orientation post baccalauréat digne de ce nom.

La réforme de notre système, comme je l’ai déjà assez défendue, consiste à changer la direction des rails du train de l’éducation. Il s’agit de mettre en place des filières de formation capables de donner des qualifications professionnelles qui correspondent aux besoins du pays, aux besoins de la transformation des ressources locales de notre pays. Combien de jeunes doués aux métiers manuels liés à la pêche, à la menuiserie, aux métiers de la mode, de la plomberie, de la mécanique, aux métiers du commerce, du transport, sont sortis du système scolaire sans que l’État ne leur propose aucune alternative de formation liée à ces différents domaines d’activité ?

En Allemagne, pays de référence en Europe, à 18 ans, la majorité des jeunes concilie les apprentissages théoriques et pratiques. Au Sénégal, un jeune en formation, arrive en Master 2 ou en doctorat sans avoir quasiment jamais réalisé des périodes de formations en milieux professionnels (Stages).

Il s’agit également de réformer les méthodes d’enseignement héritées de la France, qui consistent à donner le même cours magistral à 40 ou 50 élèves et à trier les meilleurs. Au Sénégal, l’enseignant accueille des élèves qui n’ont pas les mêmes prérequis, qui n’ont pas les mêmes motivations et qui n’apprennent pas au même rythme. Dans une classe, l’enseignant doit gérer en même temps des jeunes difficiles, en difficultés et quelques-uns qui répondent aux normes d’élève idéal définies par l’institution. Cette hétérogénéité oblige l’enseignant à proposer une pédagogie différenciée qui consiste à donner à chaque élève ou groupe d’élèves des activités qui correspondent à leurs besoins. Un enseignant gagnera non pas à trier les meilleurs, mais à faire progresser tous ses élèves. Or les Systèmes de formation et d’évaluations actuelles ne permettent pas cette approche. L’enseignant qui cherche à faire progresser tous ses élèves doit pratiquer davantage les évaluations diagnostiques et formatives plutôt que l’évaluation sommative. L’enseignant doit identifier de manière permanente les acquis de l’élève, pointer ses difficultés et proposer des remédiations.

C’est de cette manière qu’il fera progresser le maximum de jeunes pour ne pas dire tous les jeunes. Souvent, notre pratique consiste à donner un cours, à proposer des exercices d’application et à donner un devoir homogène sur table. Ceux qui parviennent à obtenir une bonne note, on leur dit qu’ils sont d’excellents élèves. Par contre ceux qui n’y parviennent pas on leur fait savoir qu’ils sont nuls. Le système ne cherche même à savoir les raisons pour lesquelles l’évaluation n’a pas atteint les objectifs escomptés.

Afin de résoudre cette question pédagogique nécessaire, il s’avère urgent de former les enseignants à ces nouvelles pédagogies innovantes. Il s’agit également d’augmenter les dotations horaires globales(DHG). L’État s’épargne de le faire pour des raisons comptables. Aussi, dans les zones ou réseaux d’éducation prioritaires, il est plus que jamais nécessaire de dédoubler les classes et de tout mettre en œuvre pour maintenir  les enseignants les plus expérimentés en postes.

Malgré les difficultés, l’école sénégalaise suscite un espoir, celui de son questionnement pour sa refondation. La mobilisation concerne bien évidemment l’État, les collectivités locales mais également les syndicats, les parents et les enseignants sur qui repose la mission en première ligne. Il est impératif que diminue l’échec scolaire et que l’école, au lieu de continuer à creuser les inégalités sociales, favorise l’ascension de la majorité des jeunes.

C’est ce que je préconise  en soutenant que le rôle de l’enseignant est déterminant pour rendre la mission possible. En effet, en devenant enseignant, on intègre une profession qui ne s’improvise pas. Elle se construit en amont et tout au long de la carrière. On rentre dans un service public  qui porte une histoire, des valeurs et l’enseignant est chargé par l’État d’accomplir des tâches de façon éthique et responsable même si ceux qui préconisent ces valeurs ne sont pas toujours des exemples.

Depuis plusieurs années, le métier d’enseignant connait une évolution considérable qui nécessite des compétences, des attitudes particulières et une mise en œuvre spécifique. En effet, l’enseignant doit désormais apprendre à travailler en transversalité, avec les familles, les collectivités locales et les entreprises. Cette approche socio-pédagogique permet de mieux connaitre l’environnement social de l’élève et d’apporter les réponses adéquates. Il s’agit de mettre l’accent sur les évaluations formatives, de s’appuyer sur les acquis de l’élève, sur ses talents et de remédier à ses lacunes. L’essentiel consiste à donner à l’apprenant les ressources nécessaires pour progresser. La note sanction n’est pas valorisante. Un jeune peut être brillant et rater une évaluation parce qu’il n’a pas bien compris les problématiques posées. Cette nouvelle approche pédagogique pourra être renforcée par l’accompagnement personnalisé qui constitue un outil de diagnostic et de remédiation. En somme, il est possible d’enseigner et de mieux faire réussir les élèves si l’on accepte de changer de paradigme en faisant plus attention à l’environnement de l’élève.C’est ce qui nous semble nécessaire pour que la refondation de notre système éducatif soit possible.

 

Momar-Sokhna DIOP professeur d’économie/gestion auteur de : Enseigner en Banlieues une mission possible, Lyon Chronique sociale, 2015. Quelles Alternatives pour l’Afrique, Editions l’Harmattan, 2009.. Gestion des ressources Humaines dans les organisations, l’Harmattan, 2003.







Classés dans :

Cet article a été écrit par Ajonews

Réactions

Donnez votre opinion