A propos de la violence au sein des écoles


Momar Sohna Diop

Dans mon ouvrage intitulé « Enseigner en banlieue, une mission possible » paru en 2015 aux Éditions Chronique Sociale de Lyon, j’alertais la communauté éducative et en particulier les autorités du ministère de l’Éducation nationale sur la souffrance des enseignants.

Le 16 Juin 2018, Kozi Pastakia de Bondy blog pour Médiapart tire la sonnette d’alarme. En effet, « il constate qu’en Seine-Saint-Denis, enseignants et parents sont désarmés face à la montée de la violence dans les écoles ». Tous s’accordent et témoignent d’un sentiment d’abandon et d’un certain fatalisme qui gagne les élèves. Malheureusement il faut toujours un événement grave comme l’agression d’une collègue à Créteil pour que les médias, les autorités, les familles, les élèves, les collectivités locales…tentent de réagir.

Je l’affirme : partout en France, les écoles sont de plus en plus confrontées à cette montée de la violence. Et ce sont en première loge les enseignants qui en souffrent le plus. En effet, le mal être au travail les affecte. L’une des conséquences est que « plus de la moitié des personnels de l’Éducation nationale exerçant au collège souhaitent se reconvertir ou changer de métier ». Pourtant, c’est avant tout pour le plaisir d’enseigner et de travailler avec des jeunes que la plupart déclare avoir embrassé cette profession. Mais ils sont peu à franchir le pas, puisque à peine 10 000 quittent l’enseignement chaque année.

Les enseignants souffrent beaucoup du fait que leur métier s’est dévalorisé. Aujourd’hui le professeur est considéré comme un vulgaire fonctionnaire toujours en congés et payé à rien faire. Les enseignants sont profondément touchés par ce regard et tout le métier en souffre. Ils sont nombreux à présenter une addiction à la cigarette et/ou aux antidépresseurs. Parmi les plus touchés, nous avons les débutants qui ne sont pas bien préparés en amont à prendre en charge des classes hétérogènes constituées d’élèves mal orientés. Cette situation mine la vie scolaire et modifie l’essence même du métier qui devrait être centré sur la transmission pacifique de compétences. Même les personnels de direction et les conseillers principaux d’éducation ne parviennent plus à exercer leur métier d’éducateurs. Ils sont devenus des « sapeurs-pompiers » qui passent leur temps à régler des problèmes de discipline.

Ce qui est plus dramatique c’est que leurs difficultés restent très souvent invisibles et sans traitement efficace. Beaucoup de collègues en difficultés restent isolés. Ils rasent les murs, refusent la communication par peur d’être stigmatisés ou d’être considérés comme incompétents.

Sur le plan pédagogique, la plupart des professeurs passent leur temps à essayer de motiver leurs élèves et à instaurer un minimum de règles et d’adhésion aux finalités de l’école.

Au regard du constat que nous venons d’établir, il apparaît que notre système éducatif se est un grand corps malade. Il se heurte à des difficultés inédites. Le constat est alarmant surtout dans les banlieues. Les enseignants et les autres personnels qui exercent dans les établissements situés dans ces quartiers défavorisés se plaignent du niveau de leurs élèves, des incivilités, des agitations, de la violence et du manque de motivation des jeunes. Pour faire face à tous ces maux les pouvoirs politiques mettent en place un mille-feuille de réformes qui n’ont toujours pas réussi à provoquer des résultats satisfaisants. Le nombre de jeunes qui sortent du système scolaire sans aucun diplôme est toujours important. L’inadéquation formation initiale-emploi persiste de même que les inégalités sociales, qui se creusent davantage. L’école, telle qu’elle est établie, permet de moins en moins la mobilité et l’ascension sociale des classes populaires très présentes dans les dites banlieues. Dans ces conditions, « l’école au lieu d’égaliser les chances, en assure toujours la répartition » au service des classes privilégiées.

Aussi, le niveau des formations semble baisser pour les élèves, mais également pour les personnels enseignants qui ont vu leurs conditions de travail et d’encadrement se dégrader. Les réductions des moyens humains, la suppression de la formation initiale des maîtres, la balkanisation de la formation continue, telles sont les mesures prises ces dernières années. Quant aux collectivités locales, elles accordent de nombreux moyens aux établissements mais ces dotations sont inégalement réparties. Les consensus qu’elles établissent avec l’État sont souvent soumis aux aléas de l’électoralisme à court terme et remis en cause à chaque alternance politique, alors que l’éducation a besoin du long terme.

Cependant, malgré ses difficultés, l’école suscite tout de même un espoir, celui de sa refondation. La mobilisation interpelle bien évidemment l’État mais également les entreprises partenaires, les personnels des établissements, et en particulier les enseignants car, comme le rappelle Denis Dougé, « l’avenir de l’école repose en premier lieu sur les enseignants, ces héros discrets de la République » qui mettent tout en œuvre pour rendre la mission possible.

Nous interpellons également les familles qui ont besoin de mieux comprendre l’institution et de se réconcilier avec-elle. Souvent, lors des rencontres parents/professeurs, elles nous disent qu’elles ne veulent pas que leurs enfants passent par là où elles sont passées. Elles souhaitent un avenir meilleur pour leurs enfants et croient fortement en l’école. Il est impératif que cet espoir ne soit pas déçu, que cesse ce gâchis insupportable de l’échec scolaire dans les banlieues, et qu’enfin l’école de la République redevienne le creuset d’une société plus juste, plus humaine et plus digne. Il s’agit pour nous enseignants, de renforcer les rencontres et le dialogue entre parents et équipes pédagogiques. En effet, la communication entre l’école et les parents d’élèves de milieux défavorisés, nous l’avons démontré, est très insuffisante, voire difficile, du fait du parcours scolaire de ces derniers et des appréhensions qu’ils nourrissent vis-à-vis des établissements scolaires chargés de transmettre des compétences qu’ils maîtrisent mal. La réconciliation avec les parents consiste à faire en sorte qu’ils s’intéressent davantage à la scolarité de leurs enfants plutôt que de les convoquer quand il y a des problèmes de discipline.

Les parents ont des choses à dire et peuvent siéger au Conseil d’administration(CA) des établissements, au conseil de discipline et de classe. Ils participent également au conseil départemental, académique et supérieur de l’éducation.

Notre rôle consiste également à sauver notre métier qui est mal mené, abîmé et dévalorisé. Nous en avons une part de responsabilité. En devenant enseignant nous intégrons une profession qui ne s’improvise pas, mais se construit en amont et tout au long de notre carrière. Nous rentrons dans un service public qui porte une histoire, des valeurs et nous sommes chargés par l’État de missions précises à mettre en œuvre, de façon éthique et responsable. Depuis plusieurs décennies notre métier connaît un développement considérable qui nécessite des compétences particulières et une mise en œuvre spécifique. Aujourd’hui nous exerçons nos responsabilités, en acceptant de travailler autrement dans des établissements aux caractéristiques variables, qui accueillent des publics hétérogènes et qui n’ont pas le même capital culturel. Pour mener à bien notre mission il nous est nécessaire et obligatoire de connaitre le fonctionnement général du système et son évolution.

Afin de consolider notre enseignement, nous nouons aussi des actions de partenariat avec toutes les instances avec lesquelles échanges les établissements scolaires. C’est ainsi que nous sauverons l’école avec les familles et les enfants en précarité dans les banlieues. En effet, Pascal Percq nous rappelle « qu’une école qui réussit est une école qui éradique l’échec scolaire inadmissible d’un trop grand nombre d’enfants et de jeunes dont beaucoup sont issus de milieux sociaux très défavorisés ».

 

Momar-Sokhna DIOP

Professeur d’économie/gestion écrivain auteur de : Enseigner en banlieue, Chronique sociale, 2015 ; Quelles alternatives pour l’Afrique, l’Harmattan, 2009, Sénégal : diagnostic d’un pays candidat à l’émergence, en voie de parution.

 







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Cet article a été écrit par babacarbeuz

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